1.1 Mon Vitalisme intuitif

1.1 Mon Vitalisme intuitif larbre-de-vie-150x150

Le temps du doute 

Mes premières interrogations sont nées dès l’enfance, lorsque je pris conscience de l’existence douloureuse que menaient les plus pauvres des enfants de Dieu tandis qu’une minorité qui ne semblait pas faire cas de lui, vivait dans une opulence insultante pour la multitude. La maladie et la mort, sur fond de misère, frappaient sans ménagement autour de moi, chahutant alors mes certitudes. Celles-ci étaient carrément bouleversées après le passage d’une tempête souvent perçue comme une justice divine mais qui laissait la nature et les malheureux exsangues. Mais elles furent réellement ébranlées au cours d’un séjour en Haïti, effectué quelques années plus tard. Une injustice insupportable s’exprimait au grand jour sur un tissu social chrétien imprégné d’arts premiers. Ce syncrétisme issu de l’esclavage m’arracha d’un sommeil ancestral et bouleversa mes convictions au risque cette fois de « déchouker » mon âme. L’explication maladroite et arrangée qui tentait de démontrer que le fond justifiait la forme ne me parlait absolument pas et mon malaise s’amplifia avec le temps. Lorsque, selon la formule consacrée, Dieu rappela à lui un être qui m’était cher au moment où m’emboîtant le pas, il entamait à peine sa pérégrination sociale, curieusement je ne lui en ai pas voulu.  Mais cet événement me força à remettre en question mes certitudes.

Tandis que mes croyances progressivement se diluaient et que le doute s’installait, la Vie  à travers le spectacle de la nature faisait naître en moi quelques vibrations émotives qui  mystérieusement préservèrent ma spiritualité. L’existence d’un créateur survivait mais celui-ci devenait de plus en plus flou. L’image d’un dieu au contour humain fit peu à peu place à une puissance indéfinissable. Plus tard empruntant la voie de la pensée, mon questionnement me fit passer des cieux philosophiques à l’océan scientifique. Dans une mer de documents bien que destinés au grand public, je nageai mais de façon désordonnée et je finis par perdre mon souffle. Je me serais sans doute noyé si un courant naturel ne m’avait ramené sur la terre ferme, enracinant en moi la certitude que la quête du créateur passait par la communion avec la création. Je poursuivis cependant mon exploration des idées mais quelque chose en moi m’incitait à rester au contact de la nature. 

La quête

Un jour dans la bibliothèque municipale de Lyon je tombai par hasard sur un article qui expliquait que l’image de la femme s’était dégradée avec la sédentarisation et que cela avait empiré avec l’émergence des civilisations. Cet article précisait qu’à l’origine la femme était perçue comme celle qui, à l’instar de la terre mère, donnait la vie et que cela lui conférait un certain pouvoir spirituel. On semblait bien loin de l’image de la femme pécheresse à l’origine des malheurs de l’humanité. Cette découverte me troubla et m’encouragea à poursuivre mes recherches.

C’est ainsi que plus j’avançais dans ma quête, plus je m’éloignais du concept philosophique qui tendait à enfermer la Vie dans un dessein, pour beaucoup l’œuvre d’un grand architecte malheureusement trop souvent soumis aux caprices de l’homme. J’avais, en effet, du mal à accepter qu’un plan conçu par un génie créateur puisse comporter autant de failles dans sa réalisation et générer tant d’injustices et de souffrances. En gros je ne pensais pas que la perfection puisse engendrer une telle imperfection. Quant à l’explication qui justifiait ces bégaiements par un choix délibéré, motivé par une exigence de liberté, pour moi elle ne pouvait être que d’essence humaine.

A l’autre bout, la science avançait à grands pas. L’idée par conséquent qui consistait à attacher la vie aux seules lois de la physique et de la chimie et liait son évolution exclusivement aux circonstances environnementales gagnait du terrain. Mais elle ne faisait pas écho en moi. Pourtant je n’épargnai points mes efforts à jalonner tout un éventail de théories à l’aide d’ouvrages à ma portée. C’est ainsi que je tombai sur celui dans lequel Jacques Monod y développe son schéma mécaniste pour expliquer que l’apparition de la Vie et son évolution n’étaient que le fait du hasard et de la nécessité. Pour moi, un système si complexe, si finement ajusté et dont la splendeur suscite tant d’émotions ne pouvait être réduit à une mécanique soumis au seul caprice de l’environnement.

En prenant du recul je m’aperçus que les premières civilisations s’étaient construites en s’appuyant davantage sur la philosophie du finalisme mais que nos sociétés modernes elles, se sont développées en suivant le concept du mécanisme. Si le premier a favorisé le développement du racisme et des conflits en tous genres dans le deuxième la vie perçue et traitée comme une mécanique simplement complexe est sans doute à l’origine des nombreux maux qui affectent notre planète et ses habitants.

Renvoyant l’un et l’autre dos à dos je poursuivis mon exploration des idées et c’est ainsi que je découvris le vitalisme, une tradition philosophique pour laquelle le vivant n’était pas réductible aux seules lois physico-chimiques. Si cette vision m’offrît une troisième voie que j’empruntai avec beaucoup d’espoir, je n’acceptai pas toutes les thèses de la doctrine et plus particulièrement celle qui consistait à dissocier le minéral du vivant. Pour moi l’un et l’autre étaient le résultat d’un seul et même processus dont bien entendu, j’ignorais les tenants et les aboutissants, mais qu’importe. L’expérience de l’Allemand Friedrich Wöhler qui réussit à obtenir une molécule organique à partir de substances purement minérales me confortait dans mon opinion. Mais contrairement au mouvement qui suivit cette découverte, celle-ci, à mes yeux ne justifiait nullement une condamnation de la doctrine, en tout cas telle que je la concevais.

Je préférai m’appuyer sur des concepts comme l’Élan Vital d’Henri Bergson qui pour moi déborde le vivant. Je l’imagine en effet commencer avec l’organisation de la matière et se prolonger dans la dimension culturelle. Je souscris donc totalement à l’idée que la Vie est la liberté s’insérant dans la nécessité pour la tourner à son profit. En résumé, pour moi, la Vie, lancée je ne sais d’où vers je ne sais où, est poussée en avant par cette force initiale. Elle avance en glissant dans la matière et se combine avec elle pour former le vivant. Parfois, probablement à cause de circonstances environnementales, elle semble marquer le pas et n’hésite pas s’il le faut, à reculer pour mieux… sauter. Peu à peu un sentiment nouveau prenait forme en moi. Celui d’être moi-même une parcelle d’expression d’une œuvre énigmatique en cours de création sur un tableau vivant. Dans le même temps s’affichait sur celui-ci, le reflet de la formule du philosophe grec Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau ». A la longue je pris conscience que le respect et l’admiration que je témoignais aux autres créatures évoluant dans mon environnement naturel m’avait nourri de sentiments vitalistes. Cette prédisposition m’avait préparé à rencontrer certains penseurs dont les idées enrichirent mon esprit. Très tôt Léon Tolstoï m’imprégna avec sa conscience réfléchie qu’il présentait comme une parcelle divine infuse dans toute créature et qui renfermait la conscience individuelle. Beaucoup plus tard je croisai le regard contemplatif sur la vie de Georges Canguilhem et sa conception de l’homme cellule de l’univers organisme fit écho en moi. Partant de ces concepts je perçu la notion d’âme comme quelque chose de tout à fait différente de la force vitale que je considère aujourd’hui comme un effet direct de l’élan vital agissant dans chaque individu. C’est donc une énergie extérieure au sujet mais qui participe tout de même à sa construction. Il en est de même pour les atomes qui sont à la base de notre corps. Ils appartiennent à l’univers. Une durée et une forme sont ainsi transmises à l’individu et lui permet de vivre sa courte aventure terrestre. Les idées venant des penseurs qui m’ont inspiré ont donc fortement contribué à la formation de mon vitalisme. Ce dernier ne fait pas disparaître Dieu mais il l’élève au-delà de la Vie, loin de nos cultures et donc hors de portée de nos créations philosophiques. 

 La voix intérieure

L’homme comme tout être vivant n’est qu’une cellule, un microcosme en quelque sorte, d’un tout dont le contour lui est, pour moi, inaccessible. Si nos interrogations philosophiques nous entraînent au-delà de ce macrocosme, les réponses le plus souvent se construisent à partir d’éléments prélevés dans notre environnement. Notre cerveau à partir de ces informations nous donne une interprétation de ce que nous supposons être la réalité. Si les images et les actions qui sont produites sont en général cohérentes avec nos attentes nous pouvons être quelque fois troublés par des productions fortuites. Intéressons-nous à celles qui sont de nature intuitive.  L’intuition est pour moi une forme de communication émotionnelle qui aujourd’hui paraît en recul face au développement de la communication culturelle. Mais si cette dernière est essentielle dans notre lutte à maîtriser, voir hélas à dominer notre environnement, nous gagnerons à nous appuyer également sur la première dans notre quête de sens.

L’intuition se révèle dans les événements les plus ordinaires, tel celui du randonneur qui revient sur ses pas. Tant qu’il ne se préoccupe pas de retrouver son chemin, il avance naturellement en suivant généralement la bonne piste comme si, à l’aller, celle-ci s’était imprimée en lui à son insu. Si dans une bifurcation il s’interroge, cette lecture intérieure cesse aussitôt. L’intuition alors recule pour laisser la place au raisonnement qui introduit le doute. Notre randonneur ne retrouvera son chemin qu’en s’appuyant sur une réflexion méthodique qui fera appel à des donnés matérielles prélevées dans l’environnement.  Après avoir fait usage des deux modes de perception il finira tout de même par revenir à son point de départ.

Dans son numéro du 7/11/2008 le Figaro a publié un article sur un colloque qui avait réuni des chercheurs français et allemands, à la Fondation Simone et Cino del Duca, sous l’égide de l’Académie des sciences pour mieux cerner l’importance de l’imagination et de l’intuition dans le monde des sciences et des découvertes. Retenons cette déclaration d’Yves Jeannin, professeur émérite à l’université Pierre et Marie Curie : « Élaborer de nouveaux développements sur la base de connaissances existantes, c’est l’imagination. Pressentir de nouveaux développements dans un domaine inexploré, c’est l’intuition. »    

Beaucoup de découvertes ont été faites par hasard et ont contribué à faire avancer la recherche. Citons le cas, parmi d’autres, de la détection du rayonnement fossile du big bang par deux jeunes radioastronomes américains, Penzias et Wilson. Le physicien russe Georges Gamow dès 1948 en avait eu l’intuition et plusieurs scientifiques travaillant sur l’univers primordial avaient cherché à détecter sans succès ce « fond diffus cosmologique ». Certains savants ont exprimé ce phénomène par des formules remarquables comme « Accord anticipateur de la nature » de Hans Christian Oersted ou de « Sensation au bout d’un doigt  » d’Albert Einstein. Dans son numéro du 19 août 2013 « National Géographic » a écrit un article  sur ce sujet. Le document cite le biologiste Alexander Fleming découvreur de la pénicilline qui au siècle dernier insistait sur les vertus de la recherche libre: « … Il se peut que rien de pratiquement utilisable ne sorte d’un laboratoire pendant des années. Soudain, quelque chose sera trouvée, qui n’aura peut-être rien à voir avec ce que l’on cherchait … »

Et que dire de la physique de l’infiniment petit qui est pour le coup qualifiée de contre-intuitive tant elle déboussole la recherche et remet en question nos réalités basées sur la physique classique. Alors qu’au début du vingtième siècle les succès de l’électromagnétisme et de la thermodynamique laissaient à penser que la physique était une science quasiment achevée, la notion de dualisme entre onde et particule est venue ouvert la voie à la physique quantique. Si l’on parvenait à franchir le mur de Planck peut-être y trouverait-on la source de l’élan vital.

La voie extérieure

Dans notre quête de sens, l’œil du chercheur nous est cependant indispensable car l’approche expérimentale nourrit, sans conteste, la réflexion philosophique. Si l’on prend la paléontologie par exemple, elle nous a permis de remonter le passé et de tracer un chemin à l’évolution biologique. Avec elle nous comprenons que pour arriver jusqu’à l’homme la voie n’a pas été directe. Certaines ont été suivies puis abandonnées tandis que d’autres furent brutalement interrompues. C’est le cas notamment avec les dinosaures dont la disparition à favoriser l’émergence des mammifères desquels l’homme est sorti. Partant de ces observations la Vie donne le sentiment d’avancer à tâtons tout en opérant les choix les plus judicieux. De sorte que si on l’analyse justement à travers l’évolution biologique on a l’impression que depuis  son apparition il y a environ 3,8 milliard d’années, non seulement elle sait où elle va, mais en plus elle suit une direction. Elle avance cependant avec hésitation comme si elle cherchait le chemin le mieux adapté contrairement à l’évolution culturelle qui court en brûlant des étapes, au risque de fragiliser l’équilibre subtil que la vie a mis tant de temps à mettre en place.

Il a fallu plus de 200 millions d’années depuis l’avènement des mammifères pour arriver au cerveau humain. A l’arrivée une merveille qui engagea la vie sur les sentiers de la culture. L’homme, comme tous les êtres vivants a d’abord appris à s’adapter à son environnement. En passant de la chasse à l’élevage et de la cueillette à l’agriculture, il s’appliqua au fil de ses découvertes, à soumettre la nature à sa volonté. Entraîné par un savoir galopant, en peu de temps Homo Sapiens édifia un monde artificiel dans lequel les besoins vitaux liés à l’instinct de survie suscitèrent des passions de plus en plus gourmandes en plaisir qui constituèrent, peu à peu, le moteur de son existence. Celle-ci du coup lui parut trop courte et il imagina l’éternité.

Des premières interrogations sur soi sont sortis, des philosophies, des doctrines, des dogmes qui avec le temps sont devenus des forteresses de certitudes et ont engendré la diversité pour le meilleur et pour le pire. Chaque peuple traçant sa propre voie, nos sages, nos poètes, nos penseurs, nos savants selon leurs origines interprètent et expérimentent à partir de la moindre information réelle ou imaginaire. Pendant ce temps des communautés donnent naissance à des civilisations qui croissent, exploitent et finissent par décliner avant de disparaître. Mais en inventant la mondialisation l’homme moderne a élargi son espace de croissance et accentué de fait sa pression sur la nature.

Mon crédo

Le dogmatisme, dans bien des cas, assure et légitime la domination  d’un petit nombre au détriment de la multitude tandis que le tout matérialisme conduit l’homme à dégrader une nature qui a mis des milliards d’années à se construire. Il est par conséquent réconfortant de penser que l’évolution de la Vie n’obéit  pas à un plan qui s’exécute jusque dans nos sociétés inégalitaires où nous serions, en quelque sorte, la finalité. Il est tout aussi enthousiasmant d’échapper à l’idée qu’elle ne se réduit pas au déterminisme physico-chimique. En revanche admettre qu’elle obéit à un mouvement créateur qui transcende les êtres et les espèces est source d’espoir pour un futur qui va sans doute s’étendre bien au-delà de l’aventure humaine. Rien ne nous permet en effet d’imaginer que le mouvement s’arrête avec nous.

Cependant à l’instar d’un excellent metteur en scène, la vie n’a probablement pas épuisé pour son spectacle terrien, toutes les possibilités que lui offre le plus jeune et présentement le plus prometteur de ses comédiens. Mais n’oublions pas que par le passé d’autres espèces ont dominé la planète sans partage, créant probablement un certain déséquilibre dans l’espace scénique. Elles ont fini par quitter le spectacle ouvrant la voie à de nouveaux actes et donc à de nouveaux acteurs. De même, si notre prestation continue à desservir la vie plutôt qu’à la servir, contribuant à sa destruction plutôt qu’à sa construction, notre rôle pourrait disparaître du jeu bien avant la fin de notre scène. Nous devrions peut-être y penser avant d’agir.

Alors si de la Vie, nous ne percevons qu’une vue saisie par le petit bout de la lorgnette qu’elle nous offre, quelle est donc la part qui nous échappe ? Au fil de mon parcours et de mes interrogations s’est peu à peu développée l’idée que la Vie, en dépit de sa complexité, pouvait amplement s’ouvrir à notre curiosité. Celui qui prend le temps de l’observer, de l’écouter, de la sentir, de la vivre tout simplement, s’offre un bouquet d’émotions qui pourraient l’entraîner tout au fond de lui-même, à l’abri de la dissonance culturelle. Peut-être est-ce là la source de toute chose. L’homme de science qui  sait écouter avec son cœur y percevrait sans doute l’écho du Big Bang.

En tout cas en analysant mon parcours je pris peu à peu conscience que l’intuition avait joué un rôle non négligeable aussi bien dans ma vie de tous les jours que dans ma vie d’artiste. Je peux donc affirmer que des moments décisifs ont été l’oeuvre de circonstances parfois heureuses, parfois malheureuses mais s’apparentant davantage au hasard qu’à des choix logiques. J’en conviens qu’il y a mille et une façons d’interpréter ces faits étranges dans lesquels la vie semble nous montrer une solution mais qu’hélas souvent nous dédaignons. 

En résumé certains tentent d’expliquer l’apparition puis le développement de la Vie en partant d’un créateur qui se serait fixé un but, l’homme. C’est la doctrine du Finalisme. D’autres en revanche, partent de circonstances extérieures tout à fait hasardeuses, les aléas environnementaux. C’est la théorie du Mécanisme. Pour moi ces deux visions ne sont pas forcément fausses mais elles se focalisent, l’une et l’autre, sur les extrémités opposées de la vie rendant impossible tout croisement entre leurs points de vue. Mon vitalisme intuitif au contraire en s’enracinant dans la vie embrasse l’espace intermédiaire et tendrait justement à rapprocher ces deux bout.

En conclusion je dirai que si mon savoir ne me permet de connaître ni l’origine de la vie, ni sa destination, je crois néanmoins qu’elle a une direction et que celle-ci passe par mon expérience de vivant. « Ni dieux, ni hommes, la Vie nous sommes »

 

Charles-Henri MARICEL-BALTUS

@ Qui est Timoun Kὸlbo ?

Publié dans : ||le 28 janvier, 2013 |1 Commentaire »

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