1.3 Pèlerinage à la soufrière

Le Pèlerin

Un matin, bien avant l’arrivée des premiers visiteurs, je me présentai au pied de « l’Une Dame[1] ». Après une courte méditation, j’entamai son ascension au moment même où le soleil devait être entrain de s’étirer au large de la Pointe des Châteaux. De ce côté-ci de l’île, le jour se levait à peine. Les alizés soufflaient sans relâche et empêchaient aux nuages matinaux en quête d’humidité, de venir faire leur provision d’eau sur la montagne. Celle-ci, du coup se laissait généreusement admirer, ce que je pris pour une bienveillance de la « montagne mère » à mon égard. Au fur et à mesure que je prenais de la hauteur, le tableau mythique s’enrichissait de nouvelles touches sacrées. Basse-Terre, Saint-Claude, Baillif, miraculeusement se dessinaient tandis qu’au loin Vieux-habitants, sous l’inspiration se laissait deviner. Autour de moi, la mangle montagne, le lichen, la violette montagne, l’éponge d’altitude, l’ananas bois et les sphaignes s’offraient religieusement à ma curiosité. Un peu plus loin, tournant autour du massif, je passai devant une crevasse, l’éboulement Faujas, stigmate évoquant quelque colère divine. Je dus dès lors affronter, de face un vent chargé d’humidité. Ce dernier me cribla d’une pluie d’aiguilles glacées qui n’eurent aucun mal à transpercer ma frêle armure. C’est donc en martyr que je parvins à hauteur de la grande faille. Celle-ci était la dernière station avant l’ultime étape de mon pèlerinage. Il se situait au niveau d’un carrefour et semblait inviter au recueillement avant l’escalade d’une pointe rocheuse, le crâne du volcan. Parvenu enfin au sommet, je succombai à un appel mystérieux qui m’invita à poursuivre mon calvaire. Je passai devant une cuvette remplie d’eau qui se révéla être la « mare au diable », puis à hauteur de deux éperons rocheux, au nom tout aussi inquiétant, « la porte d’enfer », je tournai sur la gauche.

  L’Oracle

Je continuai à avancer, guidé toujours par l’inspiration, pour à la fin tomber nez à nez avec une bouche géante qui émettait un souffle si puissant qu’il me força à reculer d’une dizaine de pas. La montagne alors toussa et le sol autour de moi trembla. Je vacillai et m’apprêtais à prendre la fuite lorsqu’une voix grave me cloua sur place.

 - L’homme tout prétentieux qu’il est, se laisserait-il effrayer par une simple toux. 

 Je voulus répondre mais ne savais quoi dire. Il  m’aurait été de toute façon difficile de  sortir le moindre mot, tant l’angoisse m’avait rendu aphone. La voix poursuivit.

 - Je connais les raisons qui t’ont emmené jusqu’ici. L’homme serait-il revenu de ses illusions pour enfin accepter la brièveté et la fragilité de son existence ? Aurait-il cessé de jouer avec le temps en renonçant à étirer le présent comme si celui-ci pouvait être autre chose qu’un petit bout d’éternité ? 

 La voix, celle d’un oracle pensais-je, se tut un instant et les secondes s’écoulèrent en lambinant. Lorsqu’elle résonna à nouveau, je sursautai mais fus, en même temps, soulagé.

 - Je salue ton humble et spirituelle démarche qui tranche avec vos orgueilleuses assemblées sur mon état de santé. Et puisque ton cœur s’est ouvert à la sagesse je t’instruirai en utilisant le langage humain. Sache d’abord que je ne suis ni dieu, ni diable mais seulement l’âme de cette île qui parle par la bouche de dame Soufrière

Je traduisis que j’avais intérêt à m’accrocher car j’allais être secoué.

Au commencement …

 - Avec mes sœurs, comme des épines dorsales d’un poisson corallien nous avons émergé de l’océan pour nous dresser à la surface des eaux. Tout près de nous, l’Amérique déjà s’étirait entre les deux extrémités de la terre jusqu’à s’effilocher en son milieu. Avec ce qui lui restait de terre à cet endroit, nous avons enfermé une partie de l’océan pour former un bassin, la Mer des Caraïbes. Dans les premiers temps, nous étions très turbulents. Nous bougions tellement qu’il nous arrivait fréquemment de faire des convulsions accompagnées de vomissement de feu. Et je t’assure que cela n’avait rien à voir avec la petite toux qui t’a effrayé. Mais comme tout ce qui est dans l’univers, la vie nous imposant ses lois, le temps a fini par nous dompter et nous nous sommes assagis. La nature s’est mise alors à l’œuvre pour nous confectionner, avec un soin méticuleux, une tunique végétale si dense que même le soleil ne parvenait plus à nous pénétrer de son regard, pourtant si perçant et si intense. La mer et les airs m’ont emmené mes premiers locataires. Ils se sont installés et se sont multipliés. J’ai été le théâtre d’émouvantes et de subtiles transformations. Mais les mots pour les raconter n’existent pas en langage humain. Quelques faisceaux de temps plus tard, j’abritais une faune si nombreuse et si variée que je dus aménager différents types d’habitats. A cette époque les lois de la vie s’imposaient à tous. J’étais comme un organisme dans lequel chaque individu, animal ou végétal était une cellule. Cela voulait dire que chacun était précieux pour l’autre et tous l’étaient pour moi, car tous contribuaient à ma survie.

L’oracle marqua une pause. Ses silences étaient comme l’œil d’un cyclone et annonçaient l’imminence du pire, d’autant plus que je savais que cette remontée depuis les origines finirait par croiser la route de l’homme. Je me fis tout petit dans l’attente de ce moment fatal… Et la suite me donna raison.

 Et l’homme …  

 - Vous êtes arrivés longtemps après. C’était… à peine… hier.  Je n’oublierai jamais ce jour où je vis ces pauvres arbres évidés, échoués sur mes côtes avec leurs drôles d’animaux. J’allai de surprise en surprise en vous voyant exécuter des tâches de plus en plus complexes avec, néanmoins, le souci de respecter les lois qui garantissaient mon intégrité. Mais je compris, dès ce moment là, que vous étiez en mesure de rompre l’harmonie que le temps et la vie avaient si subtilement établie. Après, tout alla très vite. Vous êtes venus plus nombreux, et il vous a fallu davantage de place pour votre installation et celle de votre nourriture constituée d’espèces inconnus de mon répertoire. Le temps passant j’ai réussi malgré tout à vous intégrer en consentant à quelques sacrifices. Mais, plus je vous observais, moins je vous comprenais. L’une de vos stupidités qui m’a le plus étonné, ce sont vos combats sans but de survie. La survie est conditionnée par trois obligations, l’obligation de se nourrir, l’obligation de se protéger et l’obligation de se reproduire. Le combat est un des moyens qui permet de satisfaire à l’une où à l’autre de ces obligations. Mais chez vous on semble se battre pour n’importe qu’elle futilité. Et vos combats se terminent presque toujours par l’extermination de l’adversaire. J’ai vu les premiers hommes se faire massacrer par d’autres qui sont arrivés après, alors que je pouvais offrir un refuge à tous.

La voix retint son souffle. Jusque là elle avait évoqué les hommes premiers et je pressentais qu’avec nous on allait entrer dans le dur. Mon calvaire ne faisait, sans doute, que commencer.

L’arrivée des hommes blancs dans leurs orgueilleux habitats flottants marqua pour moi la fin d’une ère. Avec eux, j’ai découvert le bâton de feu. Un jouet qui, dans leurs mains, faisait de tuer, un jeu d’enfants. Ils finirent, eux aussi,  par faire disparaître ceux qui les avaient précédés avant de commencer à s’entretuer. Ils furent aussi les premiers à saccager ma faune et ma flore. Naïf que j’étais, je croyais enfin avoir tout vu. Mais c’était sans compter avec le déchargement incessant de ces cargaisons d’hommes noirs. J’ai assisté alors, impuissant, à quelque chose qui pour moi vidait la vie même de tout son sens. L’esclavage m’a à ce point bouleversé que j’ai compris, à ce moment là, que l’homme était un véritable danger pour ma survie, et qu’il ne pouvait être qu’une fausse note dans la symphonie de la création.

L’oracle se tut et moi j’étais assommé… Le silence se faisait lourd, très lourd… La bouche cracha un jet de vapeur, mais cette fois je ne bronchai point. Et pourtant je sentais que c’était le moment de dire quelque chose, n’importe quoi. Mais je ne parvenais toujours pas à articuler et la voix reprit, étouffant mon désir avorté.

 Apocalypse

- Mes aras rouges, perchés sur un quelconque arbre feuillu, c’était de loin l’une des choses les plus exquises que la nature m’avait offerte. Ces perroquets, uniques dans notre monde, faisaient ma fierté et leur disparition me causa un lourd chagrin. C’était un peu de moi-même que je perdais, comme d’ailleurs à chaque extinction animale ou végétale depuis votre arrivée. Je me disais alors qu’avec vous plus rien ne pouvait m’étonner et je ne me faisais plus d’illusion sur mon propre sort. Mais je pensais, tout de même, avoir un peu de temps devant moi.  Mais une fois de plus, vous avez réussi à me stupéfier. Courant après ce que vous avez appelé le développement, vous avez inventé le phénomène de destruction le plus efficace qui soit. En un rien de temps, vous avez empoisonné la terre, souillé la mer et intoxiqué l’air. Vous m’avez presque achevé.

Cette fois il me fallait coûte que coûte me libérer. J’ouvris la bouche, bien décidé à parler, mais fut devancé, une fois de plus, par l’oracle.

- Mais comment peut-on être à ce point stupide pour ne pas se rendre compte que l’on est entrain de démolir sa propre demeure. Ah oui ! C’est vrai ! J’avais oublié. Certains parmi vous espèrent monter au ciel, tandis que d’autres pensent qu’il sera toujours temps de trouver un refuge quelque part dans l’univers. Quelle folie !

Face à ce que j’étais forcé de considérer comme une évidence, je renonçai à toute tentative d’expression.

- Il faudra davantage que vos bla-bla-bla sur l’environnement pour arrêter votre infernal machin. Et même si vous y parvenez, ce qui me semble de moins en moins probable, vous ne pourrez pas éviter les conséquences des folies déjà commises. A force de bricoler la nature, l’homme a fini par la dérégler. Le vent, la pluie, le soleil, la mer, les saisons ne respectent plus les lois de la vie menaçant ainsi la survie même. C’est ce que dans votre verbiage vous appelez l’anarchie, n’est-ce pas ?

Bousculé, cette fois je retrouvai miraculeusement ma voix et je me surpris à l’interroger.

- La vie, serait-elle à ce point menacée ? Et pour nous, serait-il déjà trop tard ?

- Sache qu’aussi loin que peut aller sa folie, l’homme ne fera pas disparaître la vie sur terre. L’humanité avec toutes ses civilisations n’est même pas une goutte d’eau dans l’océan de complexité et de diversité qu’est la vie. Lorsque celle-ci s’éteindra sur Mère Terre, vous aurez depuis longtemps disparu. Mais vous pouvez, cependant, gagner un peu de temps et repousser ainsi l’échéance fatale. Mais pour cela il vous faut consentir, sans délai, à renoncer à votre folle existence. Plus simplement vous vivrez, mieux je me porterai et plus longtemps vous profiterez. Essayez une dernière fois de m’étonner !

 Révélation

La voix s’était tue comme si tout avait été dit. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que l’oracle s’était retiré en me laissant seul avec le volcan qui continuait à cracher de la vapeur dans un grondement assourdissant. Un murmure au loin m’annonça l’arrivée des premiers visiteurs, m’obligeant aussitôt à réintégrer le cours de l’existence. Je pris alors le chemin du retour. Je constatai au passage que l’alizé, lui aussi, s’était retiré et qu’un épais manteau gris recouvrait, maintenant, la montagne.

Le soir venu, ne pouvant accepter l’idée que l’homme puisse être une fausse note dans la symphonie de la création il me vint à l’esprit, comme une sorte de  révélation, que nous pourrions, aussi bien être, l’amorce d’une nouvelle gamme en expérimentation. Je me surpris même à rêver que sous la cacophonie ambiante se cacherait peut-être quelque sublime harmonie qui ne manquerait pas de surprendre l’Une Dame. Le plus urgent, mais sans doute le plus difficile, c’est de trouver cet accord universel qui ne peut être, ni dans le savoir humain, ni même dans la sagesse divine, mais probablement dans le mystère de la vie. Notre avenir en dépend. C’est sur ce reflet d’espoir que je clôturai ma première journée d’homme nouveau.

Charles-Henri MARICEL-BALTUS

  Le 24 juillet 2008

 

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Qui est Timoun Kὸlbo ?

 


[1] l’Une Dame : Volcan de la Soufrière

Publié dans : ||le 6 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

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