1.3 Confession volcanique (théâtre de lecture)

Man Soufriyè 4

Le narrateur : Un matin, bien avant l’heure habituelle des visites, un homme amoureux de la nature et excédé par le comportement irrespectueux de ses frères en matière d’environnement décida de se retirer sur l’Olympe Guadeloupéen. Transformé en pèlerin, il se présenta au pied de Dame Soufrière. Après une courte méditation, il entama son ascension au moment même où le soleil s’étirait au large de la Pointe des Châteaux. Les nuages poursuivis par l’alizé peinaient à s’accrocher au crâne dégarni de la montagne mère et celle-ci, malgré elle se laissait donc copieusement zieuter.

Au fur et à mesure que le pèlerin prenait de la hauteur, le tableau mythique s’enrichissait de touches sacrées. Tandis que Basse-Terre, Saint-Claude et Baillif miraculeusement se dessinaient au loin comme d’inoffensives fresques, La ville de Vieux-habitants cachée derrière la colline, sous l’inspiration  naissait timidement telle une esquisse fugace. Comme un doux duvet, la sphaigne, la mangle montagne, le lichen, la violette montagne, l’éponge d’altitude, s’étalaient sur la peau grêlée qui recouvrait la cage thoracique volcanique.

Soudain une cicatrice portant le nom d’Éboulement Faujas évoqua un réveil coléreux. Le temps dès lors changea de visage et la météo se fit plus alarmante. D’abord un vent furieux fit irruption et gifla le pèlerin avec une telle force qu’il dût s’accrocher pour ne pas partir à la renverse. Ensuite une pluie d’aiguilles glacées excitée par le vent le cribla au point de transpercer sa frêle armure.

A quatre pattes sur l’épaule du volcan, il s’accrocha des deux mains pour escalader ce qui devait être son cou. Cette périlleuse ascension le conduisit jusqu’au sommet du crâne où il ne songea pas à prendre racine tant l’accueil était à la fois agité et glacé. Le bruit rageur d’un souffle lointain suscita en lui un besoin de chaleur. Il s’engagea aussitôt sur un sentier qui pouvait bien être celui de la mort à juger par le nom des lieux qu’il traversa, « mare au diable » ou « porte d’enfer ». Il finit par tomber nez à nez avec une bouche géante qu’il espérait amie.

Mais la montagne toussa et le sol bougea sous ses pieds. Il vacilla et s’apprêtait à prendre la poudre d’escampette lorsqu’une voix grave le cloua sur place :


1- L’oracle : L’homme tout prétentieux qu’il est, se laisserait-il effrayer par une simple toux ?

2- Le pèlerin : Mais… qu’est-ce que c’est ?

3- L’oracle : Je connais les raisons qui t’ont emmené jusqu’ici. L’homme serait-il revenu de ses illusions pour enfin accepter la brièveté et la fragilité de son existence ?

4- Le pèlerin : Cette voix est celle d’une femme. Mais elle n’est pas du tout accueillante contrairement à ce que j’avais espéré. Comme je ne sais pas dans quoi je me suis fourré-là, pour le moment j’ai intérêt à me faire tout petit.

5- L’oracle : Aurait-il cessé de jouer avec le temps en renonçant à étirer le présent comme si celui-ci pouvait être autre chose qu’un petit bout d’éternité ? 

6- Le pèlerin : C’est sans doute une déesse car elle semble même savoir pourquoi je suis là… En tout cas je n’ai rien à voir avec l’homme dont elle fait référence.

7- L’oracle : Je salue ton humble et spirituelle démarche qui tranche avec vos orgueilleuses assemblées sur mon état de santé. Et puisque ton cœur s’est ouvert à la sagesse, je t’instruirai en utilisant le langage humain. Sache d’abord que je ne suis ni dieu, ni diable mais seulement une émanation de cette île qui parle par la bouche de Dame Soufrière.

8- Le pèlerin : Ah Quand même… Mais si ce n’est pas une déesse, c’est quoi alors ? Peu importe. Ce qui semble être sûr c’est que je suis en présence d’un oracle féminin qui parle au nom de la Guadeloupe.

9- L’oracle : Au commencement …

10- Le pèlerin : Ҫa commence bien.

11- L’oracle : Avec mes sœurs comme des épines dorsales d’un poisson corallien nous avons émergé de l’océan pour nous dresser à la surface des eaux. Tout près de nous, l’Amérique déjà s’étirait entre les deux extrémités de la terre jusqu’à s’effilocher en son milieu. Avec ce qui lui restait de terre à cet endroit, nous avons enfermé une partie de l’océan pour former un bassin, la Mer des Caraïbes.

12- Le pèlerin : Elle parle de sa naissance et celle de ses sœurs caribéennes. Mais si je comprends bien, les îles de la Caraïbes seraient apparues tardivement et toutes à peu près en même temps. Ce serait donc des sœurs jumelles.

13- L’oracle : Dans les premiers temps, nous étions très turbulentes. Nous bougions tellement qu’il nous arrivait fréquemment de faire des convulsions accompagnées de vomissement de feu. Et je t’assure que cela n’avait rien à voir avec la petite toux qui t’a effrayée.

14- Le pèlerin : Ma frayeur de tout à l’heure ne lui a pas échappée. Mais en tout cas, à l’écouter l’activité volcanique devait être intense au début.

15- L’oracle : Comme tout ce qui est dans l’univers, la vie nous imposant ses lois, le temps a fini par nous dompter et nous nous sommes assagis. La nature s’est mise alors à l’œuvre pour nous confectionner, avec un soin méticuleux, une tunique végétale si dense que même le soleil ne parvenait plus à nous pénétrer de son regard, pourtant si perçant et si intense. La mer et les airs m’ont emmené mes premiers locataires. Ils se sont installés et se sont multipliés. J’ai été le théâtre d’émouvantes et de subtiles transformations. Mais les mots pour les raconter n’existent pas en langage humain…

16- Le pèlerin : Tiens ! L’installation d’un jardin d’Eden, version caribéenne. Apparemment il ne s’est pas construit en  6 jours, mais cela a dû être un grand moment vu la manière dont elle en parle.

17- L’oracle : Quelques faisceaux de temps plus tard, j’abritais une faune si nombreuse et si variée que je dus aménager différents types d’habitats. A cette époque les lois de la vie s’imposaient à tous. J’étais comme un organisme dans lequel chaque individu, animal ou végétal était une cellule. Cela voulait dire que chacun était précieux pour l’autre et tous l’étaient pour moi, car tous contribuaient à ma survie…

18- Le pèlerin : Je note que l’homme n’avait pas encore fait son apparition. C’est donc notre arrivée qui aurait tout changé… Elle va donc bientôt parler de nous. Qu’est-ce que je fais ? Je pense que j’ai tout intérêt à garder la bouche fermée.

19- L’oracle : Et L’homme… 

20- Le pèlerin : Ҫa y est !

21- L’oracle : Vous êtes arrivés longtemps après. C’était… à peine… hier.  Je n’oublierai jamais ce jour où je vis ces pauvres arbres évidés, échoués sur mes côtes avec leurs drôles d’animaux. J’allai de surprise en surprise en vous voyant exécuter des tâches de plus en plus complexes avec, néanmoins, le souci de respecter les lois qui garantissaient mon intégrité. Mais je compris, dès ce moment-là, que vous étiez en mesure de rompre l’harmonie que le temps et la vie avaient si subtilement établie. Après, tout alla très vite. Vous êtes venus plus nombreux, et il vous a fallu davantage de place pour votre installation et celle de votre nourriture constituée d’espèces inconnues de mon répertoire. Le temps passant j’ai réussi, malgré tout, à vous intégrer en consentant à quelques sacrifices…

22- Le pèlerin : Ainsi les pirogues sont de pauvres arbres évidés. Elle ne fait aucune différence entre l’arbre, l’animal et l’homme. On est quand même loin du schéma de la création avec l’Adam dominateur.

23- L’oracle : Mais, plus je vous observais, moins je vous comprenais. L’une de vos stupidités qui m’a le plus étonné, ce sont vos combats sans but de survie. La survie est conditionnée par trois obligations, l’obligation de se nourrir, l’obligation de se protéger et l’obligation de se reproduire. Le combat est un des moyens qui permet de satisfaire à l’une ou à l’autre de ces obligations. Mais chez vous on semble se battre pour n’importe quelle futilité. Et vos combats se terminent presque toujours par l’extermination de l’adversaire. J’ai vu les premiers hommes se faire massacrer par d’autres qui sont arrivés après, alors que je pouvais offrir un refuge à tous.

24- Le pèlerin : Et dire qu’elle ne fait référence qu’à ses premiers hôtes humains, les arawaks et les caraïbes. Si elle trouve que même eux commençaient à transgresser les lois de la vie qu’est-ce que ça va être avec ceux qui arriveront après.

25- L’oracle : L’arrivée des hommes blancs dans leurs orgueilleux habitats flottants marqua pour moi la fin d’une ère…

26- Le pèlerin : On y est. Là j’ai vraiment intérêt à me faire tout petit tout en essayant de ne pas perdre une miette de ce qu’elle va dire.

27- L’oracle : Avec eux, j’ai découvert le bâton de feu. Un jouet qui, dans leurs mains, faisait de tuer, un jeu d’enfants. Ils finirent eux aussi,  par faire disparaître ceux qui les avaient précédés avant de commencer à s’entretuer. Ils furent aussi les premiers à saccager ma faune et ma flore…

28- Le pèlerin : Ҫa se complique. Mais je vois que la destruction de l’environnement a donc commencé avec l’arrivée des Européens… C’est vrai qu’avec eux on entrait de plein pied dans l’évolution avec sa couronne de bienfaits artificiels et sa chaîne de méfaits naturels.

29- L’oracle : Naïve que j’étais, je croyais enfin avoir tout vu. Mais c’était sans compter avec le déchargement incessant de ces cargaisons d’hommes noirs. J’ai assisté alors, impuissant, à quelque chose qui pour moi vidait la vie même de tout son sens. L’esclavage m’a bouleversé et m’a fait comprendre que l’homme était un véritable danger pour ma survie. J’ai pensé à ce moment-là que cette espèce ne pouvait être… qu’une fausse note dans la symphonie de la création…

30- Le pèlerin : Comme je le prévoyais, elle n’est pas tendre avec l’homme quand elle évoque l’esclavage… Ce ne serait pas seulement un crime contre l’humanité, c’est aussi un crime contre la vie. Elle va même jusqu’à penser que nous serions un accident dans le processus de l’évolution. On imagine à quel point elle a été secouée… Ce serait sans doute le moment de dire quelque chose. Mais tout compte fait, je préfère attendre encore un peu.

31- L’oracle : L’apocalypse

32- Le pèlerin : L’apocalypse ? Moi qui pensais avoir passé le pire, j’ai plutôt l’impression qu’il est à venir

33- L’oracle : Mes aras rouges, perchés sur un quelconque arbre feuillu, c’était de loin l’une des choses les plus exquises que la nature m’avait offerte. Ces perroquets uniques dans notre monde faisaient ma fierté et leur disparition me causa un lourd chagrin. C’était un peu de moi-même que je perdais, comme d’ailleurs à chaque extinction animale ou végétale depuis votre arrivée…

34- Le pèlerin : C’est curieux, je n’étais pas encore là mais je me sens coupable de ce qui s’est passé… C’est sans doute le fait que c’est l’homme qui est mis en accusation et… je suis un homme.

35- L’oracle : Je me disais alors qu’avec vous plus rien ne pouvait m’étonner et je ne me faisais plus d’illusion sur mon propre sort. Mais je pensais, tout de même, avoir un peu de temps devant moi.  Mais une fois de plus, vous avez réussi à me stupéfier. Courant après ce que vous avez appelé le développement, vous avez inventé le phénomène de destruction le plus efficace qui soit. En un rien de temps, vous avez empoisonné la terre, souillé la mer et intoxiqué l’air. Vous m’avez presque achevé.

36- Le pèlerin : Que peut-on répondre à cela ? Pourtant il me faut coûte que coûte trouver quelque chose à dire, sinon elle finira par trouver mon silence suspect…Hum ! Hum ! Je

37- L’oracle : Mais comment peut-on être à ce point stupide pour ne pas se rendre compte que l’on est en train de démolir sa propre demeure… Ah oui ! C’est vrai ! J’avais oublié. Certains parmi vous espèrent monter au ciel, tandis que d’autres pensent qu’il sera toujours temps de trouver un refuge quelque part dans l’univers… Quelle folie !

38- Le pèlerin : Je n’en peux plus… J’étouffe… Je dois absolument dire quelque chose…

39- L’oracle : Il faudra davantage que vos bla-bla-bla sur l’environnement pour arrêter votre infernal machin. Et même si vous y parvenez, ce qui me semble de moins en moins probable, vous ne pourrez pas éviter les conséquences des folies déjà commises. A force de bricoler la nature, l’homme a fini par la dérégler. Le vent, la pluie, le soleil, la mer, les saisons ne respectent plus les lois de la vie menaçant ainsi la survie même. C’est ce que dans votre verbiage vous appelez l’anarchie, n’est-ce pas ?

40- Le pèlerin : Oui… enfin non… Bon Dieu je parle, mais oui je parle.

41- L’oracle : Ah pour ça oui. Et vous ne faites pas que parler. De là-haut j’entends votre tintamarre de jour comme de nuit.

42- Le pèlerin : Ce n’est pas ce que je voulais dire… Mais dites-moi la… la vie, serait-elle à ce point menacée ? Et… Et pour nous, serait-il déjà trop tard ?

43- L’oracle : Sache qu’aussi loin que peut aller sa folie, l’homme ne fera pas disparaître la vie sur terre. L’humanité avec toutes ses civilisations n’est même pas une goutte d’eau dans l’océan de complexité et de diversité qu’est la vie. Lorsque celle-ci s’éteindra sur Mère Terre, vous aurez depuis longtemps disparu. Mais vous pouvez, cependant gagner un peu de temps et repousser ainsi l’échéance fatale. Mais pour cela il vous faut consentir, sans délai, à renoncer à votre folle existence. Plus simplement vous vivrez, mieux je me porterai et plus longtemps vous profiterez. Essayez une dernière fois de m’étonner…

44- Le pèlerin : Mais qu’est-ce que vous racontez-là ? La vie ne peut pas continuer sans nous. Ce n’est pas possible car nous sommes sa raison d’être et… et ce n’est pas moi qui le dis.

45- L’oracle : rire

46- Le pèlerin : Mais… pourquoi riez-vous ?

47- L’oracle :…

48- Le pèlerin : Vous m’entendez là ?

49- L’oracle : ….

50- Le pèlerin : Qu’est qu’il y a de ridicule dans ce que j’ai dit ?

51- L’oracle : …

52- Le pèlerin : On dirait qu’elle n’est plus là… Mon Dieu ! C’est donc plus grave que tout ce que j’avais imaginé… « Une fausse note dans la symphonie de la création »… C’est dur à entendre, surtout par quelqu’un qui pense avoir été créé à l’image de Dieu… Je crois qu’il nous faut sans délai mettre de l’ordre dans notre… mélodie si nous ne voulons pas qu’elle se transforme en lamentation… Mais pour ça il faut compter sur un accord universel… par exemple l’amour… oui l’amour entre tous les êtres vivants sur terre. C’est cela qu’il nous faudrait… Mais quand on regarde l’état de notre monde, on voit que le seul amour entre les hommes n’est déjà pas simple, pour ne pas dire impossible.

Ce graal-là ne semble donc provenir ni de l’intelligence humaine, ni même de la sagesse divine car autrement il se serait déjà imposé depuis longtemps… A moins qu’il fasse partie de ces mystères de la vie… Dans ce cas on aurait tout intérêt pour une fois à laisser la vie nous conduire… Peut-être est-il encore temps d’éviter le pire…

Le narrateur : La voix s’était réellement tue car elle semblait avoir tout dit. Seul le volcan continuait à cracher de la vapeur dans un grondement assourdissant. Un murmure au loin annonça l’arrivée des premiers visiteurs, arrachant  le pèlerin à son questionnement. Il amorça la descente d’un pas hésitant car il avait le sentiment de s’acheminer vers une reprise du cours normal de son existence. Il constata au passage que l’alizé, lui aussi, s’était retiré car un épais manteau gris recouvrait, à présent, toute la montagne. Tout à coup il força son allure croisant des randonneurs sans même les voir. Il marchait maintenant d’un pas décidé comme quelqu’un qui était parti pour changer le monde.

 

  Texte créé Le 24/07/2008 et adapté au théâtre de lecture le 14/09/2018

 

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Qui est Timoun Kὸlbo ?

 


[1] l’Une Dame : Volcan de la Soufrière

Publié dans : ||le 6 octobre, 2015 |Pas de Commentaires »

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