2.2 D’une vie à l’autre

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(L’écriture est mieux travaillée, mais la trame ne change pas.)

 

La communauté de Kòlbo dans laquelle Taali naît et grandit paisiblement est de temps à autre le siège d’évènements mystérieux qui ne manquent pas d’interroger la curiosité de l’enfant. Mais c’est surtout la mort de sa grand-mère qui va, comme une lame de fond, soulever une vaste interrogation mystico-religieuse. Celle-ci entraine un premier bouleversement des croyances du jeune garçon, avant que le destin ne l’emmène à la rencontre de nouveaux espaces culturels. Avec son ami Pa Jo l’haïtien, adolescent,  il découvre les traditions africaines mais aussi l’esclavage des peuples dont il est issu. Un peu plus tard Julie, son premier amour, lui fait faire une incursion dans la pensée orientale à travers le bouddhisme. La disparition de ces deux êtres devenus chers le bouleverse et  entraine l’effondrement de ses certitudes. Il se lance alors dans une quête qu’il aborde par les pistes culturelles et se prolonge sur les voies de la science.

- Notre dame de « Ti Banbou »

- La migration des esprits

- Les larmes de Bouddha

*

Extrait 1 (Notre dame de Ti banbou)

            … Le jour était maintenant bien installé sur la corniche d’or. Les nuages s’étaient discrètement éclipsés et le vent avait repris sa marche indolente vers Monserrat. En approchant de la source, sous l’effet de l’émoi qui s’était emparé d’eux, ils se turent les uns après les autres. Seules les protestations des branches dérangées par cette horde matinale trahissaient leur présence. Arrivés enfin sur le lieu de l’événement, ils découvrirent presqu’en même temps la scène inimaginable qui se déroulait dans le sous-bois. Ils étaient comme pétrifiés par une force invisible qui les aurait traversés au même moment. Ils ne ressentaient ni les piqûres de moustique, ni même les griffes des branches de campêche qui retenaient les uns par les cheveux, les autres par la peau. Leur regard, entraînant tout leur être, était littéralement collé à la statue que leurs yeux venaient de découvrir. Le temps, voulant probablement immortaliser l’instant, s’arrêta. Un Ave Maria porté par une voix qui semblait sortir de nulle part, parvint à arracher quelques-uns de leur paralysie et finit par faire revenir tout le groupe de son extase. Le temps alors reprit sa course vers le futur tandis que les hommes, même sortis de leur stupéfaction, n’arrivaient pas à détacher leurs yeux de cette vierge. Elle se tenait là, face à eux, à quelques mètres seulement de leur corps tout empreint de péché. L’expression de son visage, à la fois rayonnant et doux, provoquait en eux des sentiments qu’ils n’avaient pas éprouvés depuis si longtemps. L’amour se mêlait à la foi et la joie à l’espoir, produisant dans tous les cœurs une mystérieuse envie de chanter et de danser. Ils savaient tous désormais qu’il ne pouvait s’agir d’une nouvelle ruse des génies du mal, incapables de provoquer de telles émotions. Ainsi à quelques jours de Noël, Jésus envoyait sa propre mère pour les délivrer afin qu’ils prennent part à la fête de la Nativité. Un miracle qu’ils n’auraient jamais osé espérer. Eux, que les événements maléfiques de ces derniers temps avaient isolés du monde en cherchant à les maintenir dans un trou à diable. Eux, qui pensaient que même leur père, là-haut, les avait abandonnés. La peur, la honte, la haine, la jalousie et bien d’autres sentiments suscités par le mal avaient été chassés, comme par enchantement, de leur âme à nouveau éclairée par la foi…

            … Ceux qui furent témoins de cette scène ne l’oublieront jamais. On avait l’impression qu’un langage universel s’était imposé à toute la création. Chaque espèce avait délaissé ses moyens de communication naturelle pour prendre part à cette conversation silencieuse. Les hommes ne parlaient plus. Les oiseaux ne chantaient plus. Les grenouilles ne criaient plus. Les arbres ne s’agitaient plus. Le soleil, qui ne voulait pas être en reste, réussit à glisser son regard perçant par un trou de la feuillée et vint frapper le visage de la Madone. Celui-ci s’éclaira et aussitôt une vive lumière envahit le sous-bois, interrompant la pièce muette qui était en train de se jouer. Un « je vous salue Marie » jaillit d’une poitrine débordante de foi, suivit d’un chapelet de « Amen ». Cette sorte de transfiguration du petit bois fut de courte durée, mais allait laisser des traces indélébiles dans l’âme de tous. Yaya tenant son fils par la main quitta « Ti Banbou », emportant dans son cœur une couronne de sentiments dont la beauté pouvait être admirée sur le visage transparent de cette mère heureuse. 

 

Extrait 2 (La migration des esprits)

              Vers la fin du dix-septième siècle, Gaya, une jeune et belle princesse de la famille des Yoruba, était promise à un prince d’une tribu voisine. A cette époque-là, elle avait dix-sept ans. Elle devait s’unir à son beau guerrier dans trois lunes mais, les dieux en avaient décidé autrement. Elle fut enlevée au cours d’une guerre qui opposait son père à la famille royale de la cité d’Abomey et vendue aux hommes venus du septentrion. Ceux-ci, depuis quelques temps, enlevaient ou achetaient des Africains à bon marché, avant de les faire monter sur leur bateau pour les emmener vers une destination, alors inconnue.

            On la fit marcher plusieurs jours avec d’autres captifs et un soir, ils parvinrent, épuisés, sur une côte où attendaient des pirogues. Celles-ci devaient les emmener sur l’île d’en face où l’ombre du navire négrier, à travers la brume crépusculaire, prenait des allures de bateau fantôme. On les fit entrer dans ces petites embarcations qui se dirigèrent aussitôt vers leur cible. Mais durant la courte traversée, une voix venue de la terre hurla le nom de la petite princesse. Cette voix était si forte qu’elle couvrit tous les autres bruits qui gravitaient autour des barques. Gaya pensa d’abord à son fiancé qu’elle n’avait pas revu depuis son enlèvement. Mais elle se ravisa aussitôt, vu la puissance que dégageaient ces hurlements que, curieusement, elle semblait être la seule à entendre. Elle crut même un instant que les péripéties qu’elle était en train de traverser, avaient fini par provoquer une brèche dans sa tête, laissant filer petit à petit sa raison. Mais la voix, une nouvelle fois, se lança à l’assaut de sa conscience avec une telle charge émotive, qu’elle réveilla les forces spirituelles endormies en elle, éclairant du même coup le sens caché de cet appel. C’était l’âme de son peuple agonisant qui réclamait à son chevet sa princesse bien-aimée. Animée par une force irrésistible, elle s’éjecta de la pirogue et fut engloutie par les eaux tumultueuses que la nuit masquait déjà sous son épais manteau noir.

            Seule au milieu d’une mer déchaînée, elle se débattit avec toute son énergie pour échapper aux génies abyssaux qui la convoitaient déjà. Mais au bout de quelques minutes, elle était complètement épuisée et elle dut sacrifier son corps, en l’abandonnant à ses poursuivants mécontents qui la voulaient toute entière. Son esprit libéré s’éleva au-dessus des eaux et se dirigea vers la terre, porté par des sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés auparavant… 

            

Extrait 3 (Les larmes de Bouddha)

             … Le temps passa, et Julie finit par être entièrement sous l’emprise de son maître qui avait su, subtilement, accroître sa dépendance. Un soir, elle était couchée depuis plus d’une heure, lorsque le révérend entra dans sa chambre. Surprise par cette présence non identifiée, elle sursauta et fut aussitôt gagnée par la peur. Percevant son trouble, le révérend se signala et la rassura. La chambre baignait dans une demi-obscurité à cause de la lumière d’une pièce voisine. L’homme s’assit sur le bord du lit, et annonça à la jeune fille, qu’il devait s’entretenir avec elle d’une chose très importante. Il prit la main de Julie dans la sienne et commença à lui parler de la réincarnation avant de la faire entrer dans son histoire.  

« Julie, il y a très longtemps, dans une de tes vies antérieures, vers le quinzième ou le seizième siècle, tu étais la tenancière d’une maison close très célèbre à l’époque. Tu régnais sur une vingtaine de jeunes femmes, et avais une clientèle de luxe, des nobles, des militaires de haut rang et même des ecclésiastiques. Tu étais installée dans un quartier chic de Paris, mais on venait de toute la France et même parfois des pays voisins s’approvisionner chez la « Mère Julie ». Pour garder ton label et pérenniser ta bonne réputation, tes filles étaient soumises à une discipline très rigoureuse, qui les réduisait en définitive à un état proche de la servitude. Tu les recrutais ou les faisais enlever très jeunes, quatorze ans environ, le plus souvent à la campagne où les conditions d’existence étaient très difficiles. Lorsqu’elles approchaient la trentaine et que leurs charmes commençaient à se raréfier, elles étaient remerciées et aussitôt remplacées par de la marchandise fraîche. Ces femmes périmées, enfin libres, se retrouvaient à la rue, sans aucun moyen de subsistance et finissaient sur le trottoir, bradant ce qu’il leur restait pour survivre. Lorsqu’elles n’avaient plus rien à proposer, elles sombraient dans l’alcool, et ne faisaient généralement pas long feu. Julie, en agissant de la sorte, tu as contracté une dette envers l’humanité. Tes vies successives ne t’ont pas permis de t’en acquitter complètement ce qui explique les drames qui jalonnent ton existence actuelle. C’est cela la source de tes souffrances. Tu traînes derrière toi un mauvais karma. Pour t’en débarrasser une fois pour toutes, et ne pas avoir à le subir encore dans tes vies à venir, tu dois expier ta faute et ne pas chercher à te soustraire à ton châtiment. Ton crime c’est d’avoir vécu en tirant profit du charme de ces pauvres filles. Tu es maintenant astreinte à vivre des tiennes. »

 Le révérend Azakiyoko, magnanime, se proposait de l’aider à payer sa dette et lui éviter ainsi des situations encore plus difficiles. Il avait ainsi le pouvoir de lui éviter le trottoir, à condition d’en faire sa servante obligée. En clair, elle avait le choix entre le bordel de Pigalle et le lit du révérend.

             … Julie se leva rapidement, saisit le premier vêtement qui lui tomba sous la main et s’habilla en toute hâte. Elle jeta quelques effets personnels dans un sac, et s’apprêta à sortir sans se faire remarquer. Mais tout à coup elle eut envie de se recueillir une dernière fois au pied de la statue de Bouddha. C’était risqué, mais c’était plus fort qu’elle. Elle se rendit donc dans le stûpa en marchant sur la pointe des pieds. Elle se recueillit debout, tête baissée pendant quelques secondes. Lorsqu’elle se redressa, elle faillit perdre son souffle en découvrant la statue en larmes.   

Poèmes

Le roman se termine par un poème qui tend à remettre l’homme à sa juste place dans la scène de la création

 

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Publié dans : ||le 19 avril, 2008 |3 Commentaires »

3 Commentaires Commenter.

  1. le 14 juin, 2008 à 20:57 Lucela LEON-FELIX écrit:

    Ce blog est égal à vous même, tout en délicatesse. C’est un ravissement. J’y reviendrai …

    Répondre

  2. le 29 mars, 2011 à 14:23 Pharmacie écrit:

    Je suis d’accord avec les avis precedents

    Répondre

  3. le 15 décembre, 2012 à 19:32 EDINVAL-DAN écrit:

    Bon jour Charles-Henri
    J’ai eu plaisir à recevoir et à parcourir ton blog, rapidement certes, pour aujourd’hui, mais il me parait très intéressant, instructif, j’y reviendrai régulièrement.
    Merci pour avoir mis des extraits de tes œuvres.
    A bientôt

    Répondre

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