Histoire de canne

Avec 500000 tonnes de cannes broyées pour une production de 52000 tonnes de sucre, la campagne sucrière 2008  s’est terminée sur un bilan mitigé. La sécheresse est l’un des facteurs mis en cause. Pour tenter d’en savoir davantage je me suis rendu à l’usine.

A la fin de mon enquête j’observais du sucre, fraîchement conçu, tombé en pluie fine sur un tapis d’évacuation. Je tendis alors le bras et je recueillis, au creux de la main, quelques grains enveloppés de leur couleur brune naturelle. Le contact fut immédiat  et par le truchement de l’émotion ils me contèrent la vie d’une canne.

Histoire de canne

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Dans le lit d’un champ, des mains expertes y avaient allongé ma petite mère avant de la recouvrir d’une mince couche de terre qu’un faisceau de jours plus tard je traversai, sans encombre, pour prendre pied dans l’existence. Autour de moi des pousses de canne jumelles s’étaient également levées en nombre.

Au-dessus de nous une boule de feu montait la garde du matin jusqu’au soir. La nuit, des fois, une boule plus petite et plus douce, sa femelle probablement, la remplaçait. Les mains, par qui nous étions là, venaient de temps à autre nous rendre visite. Parfois elles maugréaient contre la présence persistante de cette source de chaleur et suppliait quelqu’un dont je n’ai jamais perçu les mains, de nous envoyer un peu d’eau.

Les jours et les nuits se succédaient m’attachant de plus en plus à ma petite main de terre. Je finis par y prendre solidement racine et je connus le bonheur de vivre. C’est à ce moment là que la présence de mes voisines s’imposa à moi. J’eus envie de leur communiquer mes émotions, mais je ne savais comment le faire. Peut-être en éprouvaient-elles les mêmes.

Je souffrais de plus en plus de la chaleur que répandait la boule de feu. Un jour, enfin, les premières gouttes d’eau arrivèrent. Elles semblaient venir d’une couverture étendue, depuis quelque temps, au-dessus du champ et qui nous protégeait des rayons de feu. C’était probablement le travail de celui que nos mains couveuses suppliaient à chacune de leurs visites. Elles étaient d’ailleurs heureuses et ne s’en privaient pas de le manifester en déversant sur nous des poignées de gestes affectueux. La pluie se fut plus persistante tandis que gorgées d’eau, nous croissions rapidement jusqu’à devenir des cannes matures.

Là-haut, la source de feu s’était comme épuisée et ne faisait plus que de timides apparitions. Mais à mon grand étonnement, au bout d’un certain temps, nos « mains » commencèrent à regretter son ardeur passée, au point de supplier à nouveau celui qu’elles avaient déjà invoqué pour la pluie. Ce n’est que lorsqu’il fit son grand retour que je saisis la raison de leur attente. Si au début je me méfiais encore de ses rayons brûlants, avec le temps qui passait je sentais, au contraire, sa chaleur me vivifier  et je devenais plus fort de jour en jour. A nouveau je ressentis le bonheur des mains bienfaitrices qui s’occupaient de moi.

C’est à ce moment là que les cannes commencèrent à se parler. Je n’aurais jamais imaginé qu’elles étaient, à ce point, bavardes. Si la plupart d’entre elles parlaient du temps ou de quelque bla-bla sans importance, certaines me surprenaient par leurs connaissances du passé. Elles racontaient que nos premiers parents ont bourgeonné sur une terre lointaine, il y a environ cinq milliers de génération. Il y a quatre cent à cinq cent générations, des mains blanches venues elles aussi d’ailleurs nous auraient emmenées ici, dans le but de se remplir d’or. Elles auraient ensuite déchargé des paquets de mains noirs arrachées à leurs lointains champs. Tenant ces dernières au bout de leur fouet elles les forcèrent à nous travailler tous les jours, du matin jusqu’au soir. Mais ces mains esclaves finirent par se libérer et pour les remplacer, on fit venir des mains de chez nous. A la fin toutes ces mains finirent par se mélanger pour donner ces mains de couleurs qui aujourd’hui prennent soin de nous.

Il y avait aussi des cannes qui excellaient  dans le don de prophétie et celles-ci n’étaient pas optimistes quand à notre avenir. Elles disaient que d’ici une à deux générations de mains nous aurons disparu de notre terre d’accueil où on nous laissait de moins en moins de place et où les mains pour nous travailler étaient de plus en plus rares.

 

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Il vint le temps où nous cessâmes de grandir. Nous étions devenues des cannes mûres, des cannes bonnes pour la coupe. Nous savions ce qui nous attendait tout en ignorant les détails qui échappaient même aux plus cultivés d’entre nous. Les pluies avaient cessées depuis plusieurs lunes. C’était le signe que nous étions, enfin, installées dans la saison sèche que l’on disait propice pour couper la canne. Un bruit, de plus en fort, courait les champs racontant que la récolte aurait même démarré et que beaucoup de nos sœurs seraient déjà parties pour l’usine. Il ne nous restait plus qu’à attendre patiemment notre heure.

Les mains sont arrivées, nombreuses un après-midi, à l’heure où les rayons lumineux se faisaient presque caressants sur nos feuilles agitées par une douce brise que les alizés, généreusement, nous offraient. Elles avaient pour tout équipement leur inséparable « sab ». Ce fut pour nous comme un soulagement de les voir à la place de cette horrible machine qui aurait découpé nos corps en petits morceaux. Avec des gestes simples souples, presque respectueuses elles nous firent tomber les unes après les autres avant de nous charger dans un chariot. C’était nos derniers contacts avec ces mains pleines de vie.

 

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On nous conduisit ensuite dans un lieu où nous passâmes la nuit. J’eus la chance de me retrouver au-dessus du lot d’où je pouvais sentir la douceur de cette nuit de carême finissant, la dernière de ma vie de canne. Le matin à l’aube des mains de fer nous transférèrent dans un véhicule plus grand qui devait nous conduire à l’usine. Arrivée là bas, le bruit, les fumées et toute cette agitation, me saoulèrent. Je me sentis empoigner puis soulever plusieurs fois avant de me retrouver, pressée par de puissantes mains de fer qui me broyèrent au point d’extraire de mon corps toute la vie qui s’y était accumulée. Curieusement même mélangée à d’autre vie je gardais ma conscience d’être. On nous fit passer dans un bain purificateur pour nous débarrasser de nos impuretés  avant de nous faire chauffer dans des cuves où nous subissions une nouvelle transformation. J’étais devenu épaisse. Pressée de toute part, j’avais le plus grand mal à m’identifier dans ce mélange visqueux dominé par une imposante impression de masse. Après nous traversâmes un long tube. Nous y subîmes notre dernière transformation pour devenir des cristaux de sucre. Quand à nos enveloppes, elles étaient, semble-t-il, parties vers un four où leur incinération permettrait de produire de la vapeur qui servait à faire tourner des machines à produire l’énergie.

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Si dans ma nouvelle vie de sucre, je peux encore raconter cette histoire très personnelle alors que je ne sais plus, tout à fait, qui je suis, c’est parce qu’aussi loin que remonte notre culture, une canne à  sucre cultivée finit souvent en sucre de canne. Il paraît que d’autres évolutions m’attendent et que mon cycle de transformation ne s’arrêtera que lorsque je serai devenu d’ultimes particules d’énergie appelées à se dissoudre dans la vie. C’est, semble-t-il, notre destinée.

Charles-henri MARICEL-BALTUS

Le 29juin 2008                                                   

 

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Publié dans : 8.2 Contes |le 29 juin, 2008 |3 Commentaires »

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 13 décembre, 2008 à 16:31 Nathalie GREGO écrit:

    Je prépare une manifestation sur le thème « canne et environnement » prévue en janvier 2009 au Pays de la canne

    Et si la canne vous étais contée…
    Je souhaiterais faire connaître ce texte à travers son auteur et des petites voies qui raconteraient cette « histoire de canne ».
    Le cadre s’y prête, une usine sucrière bordée de champs de canne.
    Pour réaliser ce projet je recherche les coordonnées de l’auteur.

    Répondre

  2. le 1 janvier, 2009 à 11:20 chantalflury écrit:

    J’ai visité en Guadeloupe dont les champs de cannes à sucre et je l’ai goûté et bien sûr je suis aussi allée voir une distillerie et j’ai pu y choisir du rhum et du punch.
    J’y ai trouvé aussi de bonnes confitures…
    J’ai vu toute l’île qui est très belle. Hélas le volcan, la souffrière ne pouvait pas être visité.

    Dernière publication sur Amour, Beauté, Désir : LE PIGEON.

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  3. le 2 février, 2012 à 15:46 MARICEL écrit:

    La canne à sucre: une des ressources première de la Guadeloupe, mais malheureusement en danger.
    Merçi car j’ai ressenti à un moment pendant que je lisais :
    canne à sucre en tan lontan,et a présan ti ni on gran diférans

    Répondre

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