
Elin allait pieds nus sur le sentier rocailleux sans se soucier des pierres sur lesquelles il pouvait, à tout moment, venir cogner l’un de ses gros orteils et choper un nouveau « gyin ». Et voilà un souci de plus pour la pauvre « Gabou » qui n’aurait nul besoin d’une telle goutte pour faire déborder sa terrine. Elin était vêtu d’un short et d’un haut visiblement trop grands pour sa petite taille. Il avait en main un seau de fortune, fabriqué à partir d’une marmite qui avait jadis servi d’emballage à des queues de cochon salées. L’anse était constituée d’un fil de fer rigide, véritable objet de supplice pour la main qui voudrait se servir d’elle pour transporter le récipient rempli. Cela ne risquait pas d’être le cas pour le petit garçon qui portait sa charge sur la tête comme la plupart des gens de son hameau. « Ti source », où il allait puiser l’eau du soir, était maintenant à portée de vue et il pressa le pas comme s’il avait hâte d’y arriver.
En réalité, il n’était pas rassuré, car on était en pleine période de « mas » et sa petite tête était hantée par tout un tas de pensées effrayantes. Si celle des « nèg mawon » évoquée par les anciens qui avaient connu l’esclavage lui causait une certaine frayeur, la seule idée de croiser un « bwabwa » le paniquait. Ces grandes marionnettes lui avaient toujours fait penser aux morts. Et pour couronner le tout, les affreux « mas » qu’il avait vus la veille près du lolo de Monsieur « Gwo Léon » lui collaient carrément à l’esprit. Le petit homme qu’il était dans le monde des vivants, pouvait se targuer d’être téméraire. En revanche, l’univers de la mort était son vrai cauchemar. La vue de son grand-père exposé sur son lit lui avait provoqué une insomnie qui avait duré de longs mois. Il le voyait toutes les nuits, au point de se réveiller parfois en sursaut et d’entraîner quelques autres avec lui. Cet évènement remontait à cinq ans mais lorsqu’il lui arrivait d’y repenser, il éprouvait toujours la même angoisse. Les vieilles personnes qui savaient à peu près tout, disaient de lui qu’il était « nékwafé »
Elin, du haut de ses quatorze ans, était le troisième enfant d’une fratrie de neuf, mais en sa qualité de premier garçon, certaines tâches comme aller chercher de l’eau à la source lui étaient dévolues en priorité. Et comme il n’y avait pas d’hommes à la maison, il lui arrivait aussi d’aller chercher du bois pour faire du feu et même des légumes dans le petit jardin créole situé à une demi-heure de marche du domicile familial. Ce dernier comprenait deux cases de dimensions inégales. La plus grande comportait trois pièces dont deux pour dormir, l’autre faisant office de séjour. Cette construction à laquelle ont été ajoutés une petite galerie à l’avant et un espace limité par des feuilles de tôle en guise de salle d’eau à l’arrière, constituait l’habitation principale. La seconde formée d’une seule pièce qui abritait un foyer composé de trois pierres rondes et un réchaud à charbon servait à préparer les trois repas de la journée. Gabou l’occupait avant le lever du jour pour la préparation du café dont l’arôme à lui seul suffisait à réveiller bien des dormeurs. Le soir elle ne la quittait qu’après avoir lavé toute la vaisselle du dîner à la lumière d’une petite lampe à pétrole.

Comme l’après-midi ne tarderait pas à toucher à sa fin, Elin se dépêcha de remplir son seau fabrication maison et s’empressa de faire demi-tour, forçant le pas afin de prendre le soleil de vitesse dans sa course vers l’horizon. Mais tout à coup son regard s’accrocha à un objet insolite, situé à une portée de vue plus loin et posé simplement sur une pierre au milieu du sentier. Son sang se glaça immobilisant son corps sur le coup. Il ouvrit grands les yeux comme pour mieux s’assurer de l’image qu’ils lui renvoyaient. Pas de doute, il s’agissait bien d’un masque. Mais que diable pouvait faire une telle chose dans un lieu pareil ! Il envisagea d’abord de le contourner mais cela lui faisait faire un crochet à l’intérieur du bois et il craignit de tomber nez à nez avec le « mas » qui s’était découvert le visage, une évocation qui lui donna la chair de poule. Il opta pour la seconde solution. Passer son chemin à grandes enjambées en regardant droit devant lui. Il prit son élan et fonça sans se soucier de l’eau qu’il renversait dans sa précipitation. Mais comme il arrivait à hauteur de la chose redoutée.
- Jeune homme, on ne vous a pas appris à dire bonjour
Il voulut se mettre à courir, mais curieusement les jambes semblaient échappées au contrôle du cerveau et firent tout à fait le contraire. Il s’arrêta net, n’osant même pas tourner la tête du côté où il avait cru percevoir la voix.
- Comment t’appelles-tu ?
Cette fois la voix semblait sortir du sol… à moins que… non, Il devait sans doute vivre quelque cauchemar. Il n’allait pas tarder à se réveiller.
- Alors tu ne veux pas me dire ton nom ?
- Elin. Je m’appelle Elin
C’était sorti tout seul. Il lui semblait même que quelqu’un d’autre avait répondu à sa place. Mais en tout cas cette fois il était sûr que la voix venait du masque.
- Ne sois point troublé Elin ! Pourquoi as-tu si peur des morts ?
- Euh…
- T’ont-ils déjà causé un tort ?
- Non… Non !
- Alors pourquoi en as-tu si peur ?
- Mais… je n’ai pas peur.
- Pourquoi trembles-tu si fort alors ?
- J’ai seulement froid… car… je me suis mouillé à la source.
- Tu mens très mal Elin et ce n’est pas bien pour un enfant de mentir.
- Pardon Monsieur !
- Comment sais-tu que je suis un homme car tu ne me vois point ?
- Euh… je l’ai deviné… à votre voix.
- Bien joué, mais tu as perdu car dans le royaume des morts, il n’y a ni homme ni femme et ni parent ni enfant.
- Car vous êtes… vraiment… un…
- Termine ta question
- Je voulais dire… un… un moooort
Alors la voix se mit à rire à gorge déployée glaçant un peu plus le sang du pauvre garçon qui profita pour jeter un coup d’œil furtif sur le masque. Celui-ci semblait figer sur sa pierre et n’avait nullement l’aspect d’un objet animé. Elin, paniqué, crut qu’il allait échouer à son tour dans le séjour des morts. Une pensée qui n’échappa point à son mystérieux interlocuteur.
- Holà ! Pas si vite mon cher Elin. Tu as toute une vie devant toi et crois-moi tu la vivras jusqu’à la dernière seconde. Bon passons aux choses sérieuses. Pose ton seau parterre !
Elin s’exécuta sans la moindre protestation.
- Maintenant prend le masque et met-le sur ton visage.
Alors là, c’était trop lui demander et il eut un mouvement de recul comme s’il voulait prendre la fuite mais s’immobilisa aussitôt et ne bougea plus.
- Alors ?
- C’est que … je n’en ai pas tellement envie
- Pose le masque sur ton visage ! insista la voix calmement et fermement, ne laissant aucune place à la désobéissance.
Tandis qu’Elin se penchait pour le ramasser, il s’aperçut au passage que celui-ci représentait le visage d’un garçon de son âge et n’avait pas la laideur de ceux qui lui collaient à la mémoire. Cela le rassura quelque peu. Il allongea alors doucement la main et non sans quelque appréhension, se saisit de « la chose ». Son cœur battit un peu plus vite mais il ne se passa rien. Le silence pesa tant qu’il lui préféra la voix et voulut lui dire… n’importe quoi… avant d’y renoncer par manque de courage. Cependant, le plus dur restait à faire et l’idée de fuite lui traversa à nouveau l’esprit mais comme possédé par une force mystérieuse, il finit par s’exécuter. A peine avait-il posé le masque sur son visage qu’il fut happé par un courant d’air et se retrouva dans une sorte de passage obscur. Il était comme entraîné par une force mystérieuse et irrésistible, mais curieusement il n’éprouvait plus aucune crainte. Cela dura un temps qu’il était incapable d’évaluer et il finit par échouer dans un monde qu’il sut immédiatement étranger.
La première chose que ses sens perçurent fut un mélange d’odeurs qui lui provoquaient une sensation d’étouffement et le mettaient mal à l’aise. Suffocant presque, il lui fallut un certain temps pour reprendre son souffle. Entretemps, un entrelacement de bruits inconnus dominés par un éventail de sons musicaux étaient venus lui percuter le tympan au point de l’étourdir. Ses yeux comme pour lui donner le temps de s’accoutumer ne s’étaient toujours pas ouverts. Lorsque sa vue enfin se porta sur le monde extérieur, il faillit partir à la renverse. Le nuit apparemment était tombée mais là où il avait échoué était éclairé comme en plein jour. Il était au milieu d’une foule de gens qui regardaient passer… quoi au juste. Des « mas » en si grand nombre et d’une telle variété que jamais son esprit n’aurait pu imaginer pareille chose. Ces personnages somptueusement costumés n’avaient plus rien à voir avec ses « mas » à lui. Ils allaient à pied et défilaient en bande autour d’un objet qui devait sans doute représenter quelque chose mais qui ne lui disait rien. Il vit de drôles de formes et fut particulièrement impressionné par un cylindre métallique en suspension et terminé par un bout pointu dressé vers le ciel. Il y avait porté dessus, l’inscription « Navette spatiale ». Un groupe présentant un camp de « neg mawon » et un autre des arbres agonisants sous les caresses « d’hommes déchets » retinrent toute son attention et suscitèrent en lui une profonde réflexion sur la signification de ces tableaux. Il ne put s’empêcher de s’arrêter sur les femmes, le plus souvent légèrement vêtues, montrant ainsi généreusement leurs charmes et belles à couper le souffle. Il s’intéressa aux musiciens qui frappaient d’énormes marmites produisant un rythme proche de son « gwo ka » familier. Il y avait aussi ces énormes boites, desquelles sortaient une musique très puissante produisant toute une variété de sons, à la fois un supplice et un délice pour l’oreille. Il était en admiration devant ces luxueuses voitures, qu’il reconnut par déduction en les comparants aux deux ou trois modèles rudimentaires archivés avec ses souvenirs. Complètement subjugué par une telle manifestation, il resta longtemps à admirer cette singulière procession qui mélangeait les hommes et les femmes, les enfants et les grandes personnes et même les blancs et les noirs. Une fois de plus, il dut admettre qu’il n’aurait pas pu s’imaginer que pareil spectacle puisse exister.
Les cris de joie d’un enfant, juché sur les épaules de son père debout juste à ses côtés, le fit reporter son attention sur la foule de spectateurs dont il faisait, lui-même, parti. Autour de lui tous étaient impeccablement vêtus et diversement parfumés. Certains dégustaient des friandises inconnues mais dont l’arôme lui mettait l’eau à la bouche. Lui qui ne connaissait guère que l’eau et le rhum découvrit toute une variété de boissons que tous semblaient beaucoup apprécier. Là aussi il était impressionné par le mixage des gens. Hommes, femmes, enfants, adultes, se côtoyaient sans gêne. Le mélange de personnes de races différentes le troubla profondément car il avait du mal à imaginer des noirs et des blancs, debout côte à côte ou se divertissant dans le même spectacle. Il remarqua au passage que le métissage était beaucoup plus important ici que dans sa communauté. En tout cas d’où il venait la seule relation qui pouvait exister entre ces deux couleurs de peau opposées était celle dictée par les lois du travail et dans laquelle chacun restait à sa place. C’était à ne rien comprendre. Il aima, en tout cas, ce brassage d’hommes et de femmes et se réjouit à l’idée que l’on pouvait vivre en toute fraternité sans distinction de race.
Il fut brutalement arraché à ses réflexions par les cris d’affolement d’une grand-mère debout à quelques pas de lui. Il eût juste le temps de voir un homme la frapper sans ménagement et lui dérober son sac avant de se fondre dans la foule. Il y eut un bruissement parmi les spectateurs mais personne ne chercha à arrêter le malfaiteur. Beaucoup gardèrent un œil sur la rue et l’autre sur la victime, juste pour satisfaire leur curiosité lui sembla-t-il. Lui d’instinct avait voulu se porter au secours de cette grand-mère et s’aperçut, à ce moment-là, qu’il n’avait pas une existence réelle dans ce monde. Il était seulement spectateur et ne pouvait pas agir sur la réalité. Il vit alors une femme sortir une petite boite de son sac, la coller à son oreille et murmurer quelques mots. Il ne comprit pas grand-chose à ce stratagème. Quelques instants plus tard un voiture bleue hurlant à tue tête, après s’être frayée un passage à travers la foule vint s’immobiliser devant la victime. Trois hommes en uniforme et armés, surgirent et commencèrent à interroger les témoins. Une seconde voiture, de couleur rouge cette fois, signala son arrivée. Un homme et une femme, eux-aussi en uniforme, en sortirent avec une sorte de brancard et après un court entretien avec la victime la chargèrent et la transportèrent dans leur voiture sous les regards de la foule qui, pour le coup, avait complètement abandonné le spectacle de la rue. Les deux voitures finirent par quitter les lieux dans un concert de hurlements qui étouffèrent tous les bruits aux alentours. Dès qu’elles disparurent les gens reprirent leur occupation tandis que lui pensait encore à cette pauvre femme qui lui rappelait sa propre grand-mère. Il n’avait plus le cœur à la fête et décida de quitter cet endroit.

Elin se laissa porter par ses pieds et se retrouva dans une rue quasi-déserte. Il était impressionné par ces hautes maisons en pierres colorées et ses arbres sans feuillages sur lesquels étaient accrochés des lampes qui éclairaient sans le secours d’aucune flamme. Un coup d’œil à travers une large porte vitrée, à l’étage d’un de ces bâtiments, lui renvoya l’image d’une famille réunie autour d’une table, probablement pour le dîner. Comme il était imperceptible aux autres, il décida d’aller, incognito, leur rendre visite. La première image que capta son regard, fut celle de la table copieusement garnie avec toutes sortes de mets succulents et aromatiques qui lui ouvrirent l’appétit d’un coup. S’il parvint à identifier quelques aliments, la plupart lui était totalement inconnue. Ces gens-là étaient probablement riches, pensa-t-il, à en croire le luxe de la pièce dans laquelle il se trouvait. Il découvrit des objets qui lui étaient complètement étrangers et s’interrogea sur leur utilisation. Il admira un fauteuil dans lequel était assise une grand-mère. Il pensa qu’une telle chaise irait bien à « maman Gabou », avec sa grosseur. Il poursuivit sa découverte en s’attardant sur une chambre et fut émerveillé par la beauté du lit et des meubles fabriqués dans des matériaux qui lui étaient inconnus. Un bruit l’attira dans une autre pièce où un garçon de son âge était assis devant une curieuse boite qui produisait des images. Un fil reliait l’objet à deux coquilles placées sur ses oreilles. L’enfant, nullement effrayé, s’amusait à tirer sur des monstres à partir d’un objet qu’il tenait en main. Sa curiosité enfantine fut attisée et il se tint debout à ses côtés le regardant faire sans trop y comprendre. Une agréable voix, le ramena dans la grande pièce où la famille était toujours entrain de manger. Il découvrit une sorte de tableau posé sur un meuble et sur lequel une charmante jeune femme semblait raconter des histoires quand soudain, elle laissa la place à des images d’une cruauté inouïe. On montrait une foule d’individus squelettiques et estropiés sous la garde de soldats en arme. Sans pouvoir s’expliquer cette magie, il comprit néanmoins qu’il était question d’une guerre. Il en avait déjà entendu parler autour de lui mais les images qu’il avait sous les yeux dépassaient de loin celles qu’il s’était construit à partir de ces récits. Autour de la table, le dîner se poursuivit sans que personne ne semblât prêter attention à ces horreurs. Profondément troublé, il n’eut plus faim et se hâta de quitter la place.
Dehors il fut accueilli par un éventail de bruits qui couvrirent complètement le quartier. Une meute de chevaux mécaniques, apparut au coin de la rue. Ils étaient montés, chacun, par deux cavaliers une majorité d’hommes, et parmi eux quelques femmes. Autre mélange qui ne pouvait exister dans son monde, pensa-t-il. Il y avait environ une dizaine de ce drôle de machine. Ils s’arrêtèrent juste en face de lui. Il fut étonné de voir deux jeunes de son âge dans cette horde. La suite se passa si vite et le stupéfia tant qu’il eut à peine le temps de comprendre. Il vit un large rideau métallique céder sous la pression d’une vague humaine tandis qu’en même temps s’élevait un hurlement qui emplit la rue. Aussi rapide que l’éclair les assaillants réapparurent avec des boites et des paquets, enfourchèrent les engins sur lesquels leurs partenaires attendaient et démarrèrent aussitôt. Pendant l’attaque Elin observa que les rares personnes qui s’étaient aventurées dans cette rue se hâtèrent de la quitter.
Soucieux, il se remit en marche et alla par les petites rues, de plus en plus désertes, jusqu’à ce qu’il soit arrêté par la mer. Il ne put cacher sa surprise à la vue d’un bateau d’une taille qu’il n’aurait même pas rêvé. Il se rappela d’une histoire évoquant un énorme paquebot, mais dans son imagination il ne donnait pas de telles dimensions à ces drôles de « manman-dlo ». Il leva la tête pour mieux l’embrasser du regard. Il était non seulement gigantesque et majestueux mais la multitude de lampes qui l’éclairaient de toute part, lui faisait penser à un ciel étoilé. Il vit bouger quelques têtes au loin et succomba à la tentation d’aller jeter un œil. Dès qu’il mit les pieds à l’intérieur, il s’imagina avoir été, à nouveau, transféré dans un autre monde et se laissa guider par sa vue. Sans même chercher à interpréter ce que ses yeux découvraient, il erra ça et là, allant du restaurant aux cabines en passant par les salles de jeux, pour finir par échouer, sur le pont supérieur qui contenait une mer intérieur. Ce monde, pour lui, était encore plus fantastique que celui d’en bas. S’il commençait à s’habituer avec le mélange des races, la vue d’un blanc au service de noirs le laissa totalement pantois. Il revint de ce voyage, complètement abasourdi, et une fois dans la rue il longea le port, avançant mécaniquement.

Son esprit vaquait encore sur le bateau, lorsqu’un bruit de bagarre le ramena sur terre. Le coin où il se trouvait était mal éclairé. Il perçut des ombres au loin et marcha vers elles pour découvrir deux bandes, entrain de s’affronter. Comme il arrivait sur place, il vit quelqu’un s’écrouler et quelques autres s’enfuir. L’un de ceux qui restèrent se pencha sur l’homme allongé parterre et sortit un fusil, moins long que ceux qu’il avait en mémoire. Deux bruits secs trouèrent le calme de la nuit et le reste de la bande s’évanouit dans l’obscurité. Elin, resté seul, se pencha sur la victime mais ne perçut aucun bruit. Il comprit que celle-ci s’était, lui aussi, volatilisée.
De plus en plus désorienté, il reprit sa progression et arriva dans une zone qui n’était pas du tout éclairée. Il n’y avait pas un seul de ces arbres porteur de lumière. Il découvrit un amas de baraquements qui étaient à l’opposé de la riche habitation visitée quelques instants plus tôt. Il jeta quelques coups d’œil par les ouvertures et découvrit leur intérieur misérable grâce à l’éclairage que produisaient de modestes lumières qui lui rappelaient ses lampions. Il n’eut aucune envie d’y entrer. Ces huttes en tôle étaient certes plus proches de sa case mais il sut d’emblé qu’il n’aurait pas aimé les habiter. Elles étaient pitoyables et semblaient se soutenir mutuellement. Il avait l’impression que si l’une d’entre elles flanchait tout l’ensemble s’écroulerait. Il passa son chemin avançant sans se presser dans la moiteur de la tiède nuit tropicale.
Il avança d’à peine une cinquantaine de mètres lorsqu’une odeur désagréable l’incommoda et lui provoqua une nausée doublée d’une sensation de picotement des yeux. Quelques pas plus loin il échoua sur un monticule de déchets qu’en dépit de l’obscurité, il identifia sans peine comme étant la source des émanations responsables de ses troubles. La vue d’enfants fouillant dans ce volcan l’horrifia. Impuissant, il se hâta de changer d’air.
Perdu dans ces réflexions sur le sens de ce curieux voyage, il se déplaçait sans but et eut l’impression de marcher longtemps avant de déboucher sur une petite baraque de pêcheur faiblement éclairée. Il remarqua une voiture garée non loin. Des appels au secours venant de l’abri le forcèrent à presser le pas. Il pénétra dans la cabane où trois hommes s’apprêtaient à agresser une fille qui lui renvoya l’image de sa sœur cadette. Une comparaison qui le mit dans une grande colère au point de lui faire oublier son absence de pouvoir sur ce monde. Il hurla quelque chose que les autres curieusement durent percevoir puisqu’ils lâchèrent leur victime et se retournèrent pour lui faire face. La jeune fille profita pour s’échapper et s’élança vers Elin qu’elle traversa, lui communiquant au passage la terreur qui l’habitait. Les agresseurs, croyant probablement que leur imagination leur avait joué un vilain tour, revinrent de leur surprise et s’élancèrent à sa poursuite. Mais, autre prodige, Ils butèrent sur Elin en un choc si violent que tous les quatre se retrouvèrent au sol. Les trois malfaiteurs furent les plus prompts à se relever. Ils paraissaient complètement désorientés. Ils regardaient tout autour d’eux cherchant à comprendre ce qui leur était arrivé et, visiblement effrayés, s’enfuirent au plus vite de cette « hutte hantée ». Le jeune homme sonné par le heurt eut tout juste le temps d’entendre la voiture démarrer avant de perdre connaissance et de basculer dans le néant. Il échoua dans le tunnel obscur par lequel il était arrivé. Il avait l’impression que le même courant d’air froid l’emportait, mais cette fois dans le sens opposé.

Toc toc toc. Il reconnut le bruit caractéristique du bec du tapeur sur quelque tronc d’arbre et comprit aussitôt qu’il était de retour chez lui.
- Déjà là ! Moi qui pensais ne pas te revoir sitôt.
Il se rappela de l’étrange voix à l’origine de son odyssée et ouvrit machinalement les yeux, mais ne put rien voir.
- Tu ne peux pas voir dans ce monde avec le masque.
Il se redressa et découvrit son visage. Il vit qu’il était à nouveau au milieu du sentier d’où il était parti. Il reposa le masque sur la pierre où il l’avait ramassé. Le soleil était toujours à sa même place comme si durant son absence le temps s’était arrêté et retrouva, de même, son seau d’eau à l’endroit où il l’avait laissé.
- Parle-moi de ton voyage au royaume des morts
- Tu parles d’un voyage. Ca n’avait rien à voir avec le royaume des morts.
- Ah bon ! Tu connais donc aussi bien le royaume des morts ?
- Euh… Non. Mais en tout cas si c’est ça le royaume des morts, j’avais bien raison de le craindre et je ne suis pas pressé d’y aller.
- Ah oui ! Pourtant tu as quand même vu de belles choses.
- Oui c’est vrai, mais j’ai aussi vu de vilaines que je ne vais jamais oublier.
- Mais ici aussi, il n’y a pas que du beau.
- Le peu de temps que je suis resté là-bas, j’ai vu bien plus que durant toute ma vie ici et certainement davantage que durant toute celle de « maman Gabou ». C’est un monde complètement fou.
- Tu as raison. Ce n’était pas le royaume des morts.
- C’était quoi alors ?
- C’était ton monde dans le futur.
- Attends ! Tu veux dire que notre monde deviendra demain, ce que j’ai vu ?
- Et peut-être pire encore. Mais ne soyons pas complètement négatif il y a tout de même des choses intéressantes.
- C’est vrai, j’ai été enthousiasmé par certaines de mes découvertes et aussi par le mélange des gens, de tous âges et surtout de toutes races. Mais dans le même temps, j’ai été profondément horrifié par l’envers du décor. Pourtant ce monde semble loin d’être pauvre.
- A quoi penses-tu ?
- Je pense, par exemple à ce petit paradis sur le chemin du ciel, même si l’enfer n’était pas très loin.
- Tu fais sans doute allusion à ce bateau de croisière. Un rêve flottant.
- Un quoi ?
- (Ignorant sa question) Elin si je te disais qu’il n’y avait rien d’autre que la vie.
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- D’abord sache que le royaume des morts, tel que tu le penses, n’existe pas. La vie seule existe en réalité.
- Pourtant on meure bien. Où vont donc tous ces morts ?
- Dans vos mémoires où ils prennent une place importante dans votre construction spirituelle. La vie, elle, est bien réelle et depuis l’origine elle poursuit sa longue course dans le temps, se renouvelant et se développant, à travers les enfants de la Terre.
- Et que dire du monde où tu m’as envoyé ?
- L’homme croyant pouvoir échapper aux lois de la vie a créé son propre univers. Une jungle artificielle dans laquelle les prédateurs ne respectent aucune autre loi que la leur. Certains s’imposent avec leur argent, d’autres avec leur arme.
- Je comprends mais j’ai du mal à m’expliquer l’existence de la misère dans une telle profusion de richesse.
- Sache Elin que la terre est suffisamment riche pour nourrir tous ses enfants mais ses ressources bien que surexploitées sont détournées à des fins partisanes, le plus souvent pour donner vie à des rêves de pacotilles.
- Comment sais-tu toutes ces choses ? D’abord qui es-tu, toi qui n’oses point se montrer et qui se cache derrière un masque ?
- Comment la Vie pourrait-elle se cacher derrière un masque ?
- La Vie !
- Oui ! Disons que je suis une voix qui émane de la Vie et qui fait écho en toi.
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
- Ce n’est pas grave, le plus important est de comprendre la raison de cette incursion dans le futur.
- Pourquoi m’avoir choisi, moi, un enfant, pour un tel voyage ?
- « Aux âmes bien nés, la valeur n’attend point le nombre des années ».
- C’est quoi encore ça ?
- Oh juste une citation. Sache tout de même que tu es la bonne personne, au bon moment et au bon endroit.
- Comment-ça ?
- La bonne personne parce que tu as l’esprit vierge et créatif donc propre à l’inspiration. Au bon moment, car le monde est sur le point de s’emballer et court à sa perte avec des risques de profondes mutations de la vie. Au bon endroit car ton pays, un échantillon de monde, est en devenir et peut encore choisir un autre voie et être, espérons-le, un exemple pour l’humanité.
- Ce discours est bien trop savant pour moi. Je crois que tu t’es trompé de personne… et aussi de pays.
- Pas du tout ! Pour mener une révolution dans un pays, il faut des personnes neuves. Eh bien pour mener une révolution sur terre il faut des personnes neuves et des pays neufs. Mais tu auras le temps d’apprendre tout ça. Dans l’immédiat, ce qu’il faut que tu comprennes, c’est qu’il est possible d’éviter ce que tu as vu, ou tout au moins éviter les mauvaises choses comme cette injustice, cette violence ou cette pollution. Il vous faudra tout simplement éviter de copier le modèle de monde qui vous aurez sous les yeux. Ce vieux modèle égoïste a été fondé sur un culte du soi et est basé sur une consommation à outrance à l’origine de beaucoup de maux.

- Et c’est moi qui devrais faire quelque chose pour empêcher ça ?
- Votre façon de vivre, jugée primitif par des sots qui se croient savants, est en fait en harmonie avec la vie et ne menace point celle-ci. Il suffit de faire évoluer votre communauté vers plus de justice et de fraternité pour qu’elle aboutisse à une société multiculturelle, respectueuses des lois naturelles et humaines. A l’instar de Moïse la Vie t’a choisi pour conduire ton petit monde à ce Canaan créole.
- Moïse! Tu exagères !
- Lui aussi pensait qu’il n’était pas fait pour ce boulot. Elin, comme lui, il te faudra lutter mais tu as suffisamment de ressource dans le cœur pour résister à l’adversité.
- Lutter ! résister ! A quoi penses-tu ?
- Rassure-toi ! Lutter et résister pour moi ne veulent pas dire faire la guerre. Les armes auxquelles je pense, sont ceux de l’esprit et du cœur. Et de toute façon, vos adversaires les plus coriaces seront dans votre camp. Et crois-moi, ce ne sera pas chose facile de faire tomber les masques qui seront à l’origine de vos hallucinations.
- Un instant ! Tu as parlé de Canaan créole. C’est où ?
- C’est ici-même.
- Tes énigmes ne sont pas faciles à comprendre. Si tu pouvais parler normalement.
- Le temps viendra où tu comprendras tout, sans peine.
- En parlant de comprendre, j’aimerais que tu m’expliques certaines choses que j’ai vues là-bas. D’abord dans leur … processions, les « nèg mawon » et les arbres agonisants signifiaient quoi au juste ?
- Ce peuple est conscient de ses dérives. A travers les « nèg mawon », il évoque ses racines. Les arbres agonisants sont ses cris de désespoir face aux dégradations irréversibles de son environnement.
- Tu veux dire qu’il est presque trop tard pour lui ?
- Au point où il en est, il faudrait un petit miracle pour le dévier de sa trajectoire. Il est beaucoup plus simple d’éviter d’en arriver là.
- Autre chose, comment s’est produite cette émancipation de la race noir.
- Tu fais allusion au barman blanc que tu as vu servir à boire aux clients noirs ?
- ??? Oui… entre autres.
- La couleur de la peau, comme d’autres particularités physiques, est une adaptation de l’homme à son milieu naturel, par exemple au climat. Par contre les races sont une pure invention humaine et ont légitimé des conflits, des dominations et des exactions en tous genres. Ces barrières artificielles ne résistent pas au savoir galopant.
- Je crois comprendre. Une dernière question. Que s’est-il passé avec les trois méchants qui s’étaient attaqués à la jeune fille.
- Qu’est ce que tu n’as pas compris ?
- Pourquoi avec eux j’ai pu agir comme si j’étais réel.
- Les armes du cœur sont puissantes et tous les miracles viennent d’elles.
- L’amour… Oui c’est ça. En projetant cet acte odieux sur ma sœur, j’ai traversé le mur du temps.
- L’absence d’homme dans ton foyer te fait grandir un peu vite et te prépare pour ta mission.
- Ma mission ! Par quoi vais-je commencer ?
- Par le commencement que va t’inspirer ton cœur.
- Tout cela me semble si compliqué. Enfin, j’espère que je serai à la hauteur.
- Il te suffira d’être à ta hauteur. Je dois te laisser partir maintenant car la nuit ne va pas tarder à tomber et il te faut rentrer avant qu’il ne fasse noir.
- Je n’ai plus peur des morts après ce voyage.
- Je ne pensais pas à toi, mais plutôt à tes proches qui eux le croient toujours et qui doivent continuer à le croire. Au milieu des siens, on a aussi quelquefois besoin de porter un masque sur le visage pour voir sans être vu.
La voix se tut et le masque disparut. Le soleil enjambait l’horizon lorsqu’il se mit en marche. Il pressa le pas et tomba un peu plus loin sur sa maman et sa sœur aînée qui rendues inquiètes par son retard, venaient à sa rencontre.
L’histoire ne dit pas ce qu’il est advenu d’Elin plus tard, mais nous savons tous que le monde qu’il a visité lors de son voyage extra-temporel s’est bel et bien réalisé.
Charles-Henri MARICEL-BALTUS
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